L’institut français de civilisation musulmane à Lyon : pourquoi tant de polémiques ?

Publié le 05/07/2016

La Ville a adopté lundi une aide d’un million d’euros à la création de l’Institut français de civilisation musulmane, basé à Lyon. La Région, elle, s’est retirée du tour de table financier. Le débat ne fait que commencer… 

C’était en avril 1981, à quelques semaines du 1er tour de la présidentielle. Valéry Giscard d’Estaing promettait à Lyon un centre culturel musulman. Quelque 35 ans plus tard, les travaux commencent à peine. La mosquée, elle, a ouvert en 1994.

Dans un complexe de 2900 m2, l’Institut français de civilisation musulmane (IFCM) se veut un institut du monde arabe à l’échelle lyonnaise, accueillant expositions et conférences sur les arts, les traditions ou les cuisines du monde musulman, proposant aussi des cours de langue et de littérature arabe. Mais aussi une formation « à l’interculturalité, à la laïcité et à la diversité« , qui inclut par exemple un cours sur l’histoire des institution françaises. A sa tête un conseil d’administration présidé par Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée, qui sera secondé d’un comité culturel et scientifique, composé d’universitaires, de chercheurs, de professionnels de la culture. Le bâtiment comprend notamment une salle de conférence de 240 places, dix salles de classe, deux laboratoires de langue, une médiathèque et un salon de thé. Signé par le cabinet Gautier Conquet qui a réalisé les archives départementales, il devrait être livré en janvier 2018. Son coût : 6,6 millions d’euros.

« L’Islam de France est affaire de la France »

L’Etat et la Ville soutiennent le projet, apportant chacun un million d’euros. La Métropole s’apprête à en faire de même, à l’issue d’un débat lundi prochain. En revanche, la Région s’est retirée du tour de table. Le président, Laurent Wauquiez (Les républicains) s’en est expliqué à Kamel Kabtane par courrier. « L’Islam de France est affaire de la France, écrit-il. Nous ne pouvons considérer que viennent s’immiscer de manière très significative des Etats étrangers par le biais du financement ». En effet, l’Etat algérien et le royaume saoudien se sont engagés à mobiliser 1,5 million au total. L’argument a été repris par plusieurs élus, lors du conseil municipal de lundi.

La position la plus ferme a été endossée par Christophe Boudot (FN). Il voit dans ce soutien financier public « une tentative de fouler au pied la laïcité républicaine ». Il imagine que les salles de réunion deviendront sans tarder « des salles de prière ». « Avec ce projet, vous financez le communautarisme, terreau du djihadisme », a-t-il lancé, accusant la municipalité de financer « l’islamisation de la ville ».

Christelle Madeleine (UDI) a vanté un projet qui favorise « l’ouverture à l’autre, le respect de chacun ». Mais elle a souligné qu’il était porté par le recteur de la Grande mosquée, qui représente « l’autorité religieuse ». Un argument formulé aussi par Michel Havard (Les Républicains), qui a souligné que le centre était sur le même terrain que la Grande Mosquée « dans une grande proximité, avec une frontière très tenue ». Reconnaissant que Michel Noir avait soutenu la construction de la mosquée ayant aussi bénéficié de capitaux étrangers, le leader de l’opposition municipale estime que « l’époque a changé », et que désormais « nous refusons le financement de pays étrangers dont nous ne connaissons pas la provenance » (1). Il pose en revanche la question de la participation de la collectivité aux charges de fonctionnement, participation qui n’est pas prévue par Gérard Collomb.

Quand Collomb se paie Wauquiez

L’exécutif a pu compter sur la voix de Jean-Dominique Durand, adjoint au Patrimoine et ex-président de la fondation de Fourvière, qui a moqué « la laïcité à géométrie variable » de Christophe Boudot, prompt à défendre un retour aux origines catholiques de la Fête des Lumières. « C’est une religion de France », a-t-il lancé à propos de l’islam. « Il ne s’agit évidemment pas de promouvoir une religion, un culte, il s’agit de promouvoir la connaissance d’une civilisation ». Georges Képénékian, adjoint à la Culture, a cité le philosophe andalou Averroès, « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence ». « Ce n’est pas un vote anodin », a solennelisé le maire de Lyon, rappelant que la Ville avait participé à la rénovation de la synagogue et de l’espace Hillel (un centre culturel et social juif, ndlr). « C’est comme cela qu’on construira la paix dans notre pays et dans le bassin méditerranéen ». Il y voit aussi un outil d’intégration pour « des jeunes déracinés et sans culture », pour leur montrer « qu’ils sont issus d’une grande culture, leur donner la fierté, leur reconnaître leur dignité originelle ».

Gérard Collomb a lancé une pique à l’endroit de Laurent Wauquiez, sans le nommer. «C’est curieux comme les gens n’osent pas assumer leurs positions. Moi j’ai entendu appeler Kamel Kabtane par son prénom en disant ‘mon cher Kamel’, parler éventuellement arabe pour montrer qu’on est en complicité mais refuser de le reconnaître dans ce qu’il est ». Il fait allusion à un diner de rupture du jeûne, partagé récemment entre Kamel Kabtane, Gérard Collomb et Laurent Wauquiez. La délibération a été adoptée, faisant le plein à gauche. Le FN, les Républicains et l’UDI ont voté contre, excepté Nora Berra et Christophe Geourjon qui se sont abstenus tandis que Djida Tazdaït votait pour.

F.F

Kabtane : « Quand on veut tuer son chien… »

Cachez cette mosquée que je ne saurais voir : la municipalité a demandé au recteur de la Grande mosquée et président de l’association fondatrice de l’IFCM de revoir ses plans, pour pousser le bâti au plus loin du minaret. L’institut devra aussi disposer d’une entrée indépendante du lieu de culte. Présent au moment du conseil municipal, Kamel Kabtane a été « chagriné de voir l’UDI rejoindre le FN ». Le retrait de la Région ne compromet pas le projet. « On a de quoi payer les entreprises, on va chercher l’argent ailleurs », nous a-t-il confié. « Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Qu’on m’apporte la preuve que la Mosquée a été à la solde de l’étranger », indique celui qui se perçoit comme la partie laïque de l’institution et qui, insiste-t-il « ne fait jamais de prêche ».

(1) Kamel Kabtane assure que seul l’Etat algérien et le royaume saoudien contribueront à l’investissement, et non des fondations ou particuliers étrangers.

 

© Gautier Conquet

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